Regarder le manège
Regardons ce que nous analysons : le manège est l’outil qui réussit à façonner la plus complexe des choses : une alchimie entre deux êtres vivants plutôt hétéroclites dans leurs formes, leurs modes de locomotions, leurs habitudes, leurs besoins physiologiques et leurs langages.
Il est normalisé pour deux de ses aspects : sa forme et ses marques. Le reste, dont sa construction, est à peu près libre tant qu’elle ne présente pas de risques pour les chevaux ni pour celles et ceux qui les éduquent.

L’immense avantage de cette simplicité est que, si l’on dispose d’assez de place, il est possible de créer un manège opérationnel sans grand investissement. Par exemple, avec un bout de bois flotté vous pouvez en dessiner un sur une plage .
C’est facile et économique. Bientôt effacé, il n’aura certes servi qu’une fois, mais en parfaite conformité avec les règles Olympiques. Et l’on pourra recommencer à la prochaine marée descendante.
De Perros-Guirec à Obihoro, le sable des plages sert à bien des formes de compétitions équestres.
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- Espace et Marquage
- A Lire Trois Fois
- Faire Parler les Suspectes.
- Alphabet, Avec des Trous ?
- Un Mode d’Identification ?
- Si l’On se Passe de Lettres.
- Au-delà des Noms et des Mots.
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Commençons en nous concentrant sur le manège de base. Il est rectangulaire et assez grand pour permettre les évolutions d’un groupe d’équidés, le plus souvent montés, sans qu’ils ne se coincent ni ne se gênent.
Il existe deux dimensions de manèges contemporains. Ceux des petits par la taille et les montures que l’on y rencontre, de jolis petits poneys tous doux au toucher, mesurent quarante mètres par vingt. Ceux des grands, occasionnellement présentés comme « les adultes », font soixante mètres par vingt.
Nos recherches n’ont pas démontré l’existence de manèges en huit ou en losanges. Des circulaires bien sûr, ils sont indispensables dans tout centre équestre.
Ils permettent de former les équidés et sont essentiels pour le dressage, l’apprentissage de la voltige ainsi que de nombreuses disciplines et formes d’expressions.
Nous n’allons pas nous focaliser dessus. Ce que l’on y fait tourne en rond et notre quête implique des évolutions en lignes droites, ce que facilite le manège rectangulaire. Car vu de haut, la trace des foulées sur le manège offre une forme de rectangle arrondi aux extrémités.

C’est un hippodrome !
Ce qui tombe bien. Il est un fait acquis depuis des millénaires : un cheval ne tourne pas à angle droit sauf à l’arrêt, si on l’aide en lui portant les postérieures, ce qui exige une rare expertise.
On remarque qu’il n’existe pas d’animaux sympathiques, n’ayant pas plus de quatre pattes, qui soient en mesure de le faire.
Le manège est utilisé en mode dynamique à toutes allures. Le cheval passe et repasse devant les repères et voit où sont les virages. Il est inutile de planter des marques dans des coins considérés comme des courbes.
Regardons avec acuité et un peu de recul un manège équestre classique. Nous remarquons que c’est vaste pour un humain et petit pour un équin. Nous en extrayons une première information logique capitale : le manège a été inventé par l’humain. Sinon, ce serait une steppe.
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Espace et Marquage
Pour se diriger en deux ou trois dimensions, il faut et il suffit d’ouvrir une application sur un smartphone ou une tablette liée à un GPS, puis espérer que les instructions fournies seront justes et claires.
Cette approche banalisée et moderne est à éviter sur un cheval car, comme vous le savez, consulter un écran pendant que l’on conduit est une distraction réprouvée.
Et puis, un navigateur numérique est superflu dans un manège, un cheval possède naturellement des niveaux d’automatisation et d’autonomie à faire pâlir d’envie les berlines contemporaines les plus sophistiquées, sans les puces s’il est bien soigné et sans les bugs s’il est bien éduqué.

Un équin, même moyennement doué pour les épreuves de dressage, n’éprouve aucun problème à mémoriser un parcours.
Il peut même exercer cette compétence sur de longs trajets. L’histoire regorge d’anecdotes de chevaux motivés par leur pitance, capables de rentrer chez eux sans le secours de leur cargaison humaine, laquelle se trouve en phase de dégrisement au fond de la carriole, lors de tournées commerciales.
Plus d’un récit d’avant la grande mécanisation cite le cas d’un bougnat, d’un boulanger, ou peut-être d’un maraîcher, dont le cheval à la belle robe lie-de-vin, assure les livraisons à partir d’une certaine dose de fatigue humaine. Il sait même rendre la monnaie, surtout les grosses pièces, avec ses petits sabots.
Le cheval est mentalement et physiquement équipé pour pallier les manques de son utilisateur. Il peut, s’il trouve la bonne motivation, assurer seul la plupart des reprises de manège et des chorégraphies équestres.
Toutefois, afin de préserver le plaisir de nous diriger dans le manège, ou l’illusion humaine du contrôle, nous nous servons des repères affichés, ces fameuses lettres, extraites de l’alphabet.
Les ouvrages littéraires dont le manège équestre est le thème principal, expliquent ce que l’on y fait sans s’attarder sur ses origines et les raisons de sa conformation particulière.
Or, l’existant brille par son absence de logique. Les marques sont certes posées à des distances précises les unes des autres, apparemment au hasard, ou sans le moindre souci de faciliter leur apprentissage, par les cavalières et cavaliers, et encore moins par leurs montures.
A F D K P L V B X E R I S M G H C
Voilà ce que nous utilisons sans rien ajouter ou omettre. Nous sommes en présence d’une disposition et d’une composition un peu baroques.
Il n’y a rien qui vous choque ? Cela ne veut rien dire !
Il manque des lettres pour un alphabet complet et celles que nous voyons ne sont pas dans l’ordre. Pour la plupart des langues Européennes, c’est sans cohérence.
Le manège ne fournit pas de message explicite et ne propose pas d’alternative. Il paraît que l’on fait comme cela, dans les meilleures écoles d’équitation anciennes, celles des grandes traditions militaires.
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A Lire Trois Fois
Il faut se souvenir des lignes, des colonnes, des proximités, des positions, relatives au sens de progression dans le manège, et c’est tout. Au fait, pourquoi apprendre cette liste, alors qu’elle est disponible, en clair et en grand, au sol et sur les parois ?
Cette interrogation, un peu rebelle, frappe les petites têtes toquées en phases d’apprentissage d’épreuves, dont la maîtrise leur permettra de progresser suivant un rituel annuel, du statut de mignon sac à poney , à celui se rapprochant lentement, d’experte ou d’expert du dressage.

La réponse éducative fournie par l’adulte de service varie depuis « C’est important, tu comprendras plus tard », au motivant « Un petit effort, avant le goûter ».
On peut aussi relativiser en inventant des explications sophistiquées, « Pour ne pas se perdre dans le manège » voire sécuritaires, « Comme des panneaux routiers, pas de permis, si on ne les connaît pas ».
On peut tenter l’incitation normative auprès d’une génération peu portée à considérer le « par cœur » comme une forme d’apprentissage recevable. « Les reprises sont constituées de successions d’instructions de destinations sous formes de lettres. Savoir où elles sont, fait gagner en temps et en précision. »
Faire miroiter un avantage futur contre un petit effort démontre qu’en travaillant, un peu, on gagne, beaucoup. Cela devrait suffire, clore la discussion et permettre d’avancer vers instruction des séquences, par exemple. Non ! La réponse fuse, ponctuée d’un soupir profond et dubitatif. « Pourquoi cet ordre et ces lettres ? Ce n’est pas logique !» complété d’une mimique un tantinet excédée, prémonitoire de bravade.
Faire Parler les Suspectes.
Si on le laisse vide, pensèrent ses concepteurs, nous allons avoir de la somnolence à tous les niveaux. Quel serait l’intérêt de monter un cheval assommé par l’ennui ?
Afin d’égayer le manège, plusieurs repères furent établis sur son sol et ses parois. Ils guident celles et ceux qui le fréquentent, les aident à décrire des évolutions tout en les distrayant sans les déconcentrer.
Puisque les marques sont des lettres extraites de l’alphabet, nous allons décider que le A est la première de toutes, tradition oblige. C’est utile, cela oriente le manège et nous autorise à parler de trois lignes : la centrale, celle de droite et celle de gauche.
Dans la longueur, nous trouvons un A et un C qui se font face, leur ligne traverse le rectangle. Un X, au milieu de cette ligne, matérialise le centre. Entre le A et le X, il y a D et L, puis entre X et C, I et G, ces quatre lettres sont des repères intermédiaires.
Les deux autres lignes matérialisent des limites latérales à équidistance de la ligne centrale. Sur le côté droit nous trouvons la succession de lettres, F, P, B, R et M. La gauche est pourvue de K, V, E, S et enfin H.
Qu’est-ce que cela nous apprend ? Que l’ensemble brille par de grandes absentes !
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Alphabet, Avec des Trous ?
Cela manque cruellement de voyelles, ce qui est un problème classique avec l’alphabet normal, dans lequel elles sont notoirement sous-représentées !
ABCDEFGHI_KLM__P_RS__V_X__
Nous atteignons ici un sommet dans le déni de parité, car trois d’entre elles s’affichent devant nos yeux attentifs : A, E et I. Les autres postes sont tous occupés par des consonnes.
Un tel arrangement est problématique si vous tentez de former des mots avec quatorze consonnes et seulement trois voyelles. Ce serait d’autant plus ambitieux que le tirage proposé est compliqué et n’inspire pas grand-chose.
Serait-il possible que les grands anciens de la cavalerie aient été des férus d’acronymes et de sigles ?

Certes, on distingue SIR, ELF, VESH, HIB et KA. C’est peu et ne s’arrange pas en revenant sur les mêmes lettres, en raison de la position des voyelles.
En conclusion provisoire et en utilisant les langues latines, il est pratiquement impossible de composer des mots et des phrases intelligibles pendant une démonstration de dressage.
Nous observons qu’avec 17 caractères, nous sommes en déficit de 9 lettres par rapport à l’alphabet usuel. Point de O, de U, ni de Y. Pas non plus de J, N, Q, T, absence de W et nous n’avons pas de Z !
Avec les neuf lettres manquantes nous aurions pu créer un manège plus grand et plus détaillé, ou à défaut, les réserver pour un manège annexe un peu plus petit. Ce qui aurait permis de dresser une espèce acceptant d’être sellée, chèvre, cochon ou grand lapin. Pour d’obscures raisons, cela ne s’est pas fait.
Un Mode d’Identification ?
Avec un œil un peu plus technique, nous contemplons un manège utilisant un alphabet limité et non consécutif, sinon nous irions de A à Q, la dix-septième lettre. Or, nous allons jusqu’à X, la vingt-quatrième lettre.
Lorsque nous créons une solution de codage, nous tentons de répondre efficacement à un double impératif : transmettre rapidement une information et empêcher une tierce personne de la comprendre.
Les codes antiques utilisaient principalement des décalages et substitutions de lettres. Pour que cela marche, il faut combattre les redondances flagrantes et éliminer les incertitudes en supprimant des signes visuellement proches, sauf à en faire une technique destinée à troubler les indiscrets au risque de ralentir la compréhension.
Cette approche est à proscrire lorsqu’il faut aller vite. Ainsi, lorsque l’on identifie des véhicules, l’autorité administrative évite certaines successions ou juxtaposition de signes.

Imaginez un instant une plaque (en Europe) comportant des I et des 1, des O et des 0, des S et des 5, mis côte à côte.
« Le véhicule en fuite est le IO-I0I-OI, bonne chance à toutes les unités, restez concentrées. » Cela vous rappelle quelque chose ?
Regardez bien, cette incongruité est très souvent utilisée, parce que les publicités pour automobiles recourent à ce type de plaques afin de pouvoir utiliser une seule prise de vue indépendamment du sens de circulation des pays de diffusion de leur œuvre.
Les immatriculations sont lisibles dans un sens ou dans l’autre, un impératif qui limite le nombre de caractères utilisables. La publicité n’existait pas sous les formes actuelles lors de la conception du manège.
Nous pouvons toutefois penser que ses créateurs ont souhaité restreindre les risques de confusion imputables aux formes des lettres. Ils ont dû veiller à ce que les graphies soient les plus distinctes possible.
Cette idée n’est pas à exclure car les lettres laissées pour compte présentent des ressemblances avec d’autres, très employées.
S’ils utilisèrent directement l’alphabet Latin complet ils ont évité le J trop proche du I, le O qui ressemble trop au G, le N qui pourrait être confondu avec le M, le W avec le V et en extrapolant légèrement, le Z avec le S.
Le choix des caractères serait alors issu d’une volonté de clarté.
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Si l’On se Passe de Lettres.
Il existe bien d’autres façons de manifester l’emplacement de repères, les signaux en code morse ou l’utilisation de couleurs distinctes.
Nous pourrions aussi utiliser des figurines ou des drapeaux, voire des cranes d’ennemis vaincus. Les solutions ne manquent pas, des plus anciennes aux plus récentes, en passant par les plus fantaisistes.

Nous vous proposons un exemple de codification alternative : le code à barres de type Alfa 39. Il est alphanumérique et comporte 39 caractères. Très répandu pour les usages d’identification passive il est facile à lire par un smartphone, une douchette de caisse enregistreuse, un drone, un robot, ou un œil exercé.
Au-delà des Noms et des Mots.
Avec le Phénicien, les noms de lettres étaient clairs et imagés. Cette technique facilitait l’apprentissage de l’alphabet, il y a fort longtemps, par celles et ceux qui en avaient un usage pressant pour gérer leurs affaires.
Chaque lettre est l’illustration graphique d’une référence, un petit résumé qui aide celles et ceux qui les connaissent, à comprendre ce qu’il faut faire ou dire.
Ce qui pose la question de l’équilibre entre le très fonctionnel identifiant et le si mystique emblème. Dans le cas de l’alphabet selon la Phénicie antique, avons-nous plus affaire à des identifiants ou à des symboles ?
Un peu des deux, car en utilisant les valeurs allégoriques des lettres, nous pouvons énoncer un parcours comme s’il était un récit. En exprimant une liste d’indications, nous obtenons l’ébauche d’un exercice auquel nous pouvons donner un nom ou un numéro. Un exemple loin d’être pris au hasard car il utilise les symboles les plus anciens que nous connaissions pour chacune de nos lettres.
Imaginons un instant que nous pratiquions l’équitation, sans étrier mais avec un tapis et que nous nous trouvions sur un manège Phénicien pourvu de ses marques habituelles, un petit exercice pratique s’impose.

Nous voulons partir du Taureau pour aller à l’Œil. Nous passons par le Bras, la Bouche, on bifurque vers la Roue, on continue, via le Papyrus et le Mur pour tourner vers l’œil.
Le taureau prend un bras, passe une bouche, va à la roue, mange du papyrus, traverse le mur et ouvre l’œil.
Ce que nous écrivons. A F P X S H C
Une manœuvre simple qui nous a fait faire trois changements de direction, un changement de pied, aller à gauche puis à droite. Vue de haut, nous avons décrit un S couché.
Si nous complétons la première figure par sa symétrique : Œil, Eau, Tête, Roue, Bâton, Paume, Taureau.
L’œil passe dans l’eau, rejoint sa tête, croise une roue et prend un bâton dans sa paume pour mener le taureau.
Ce que nous allons écrire de la façon suivante : C M R X V K A
Nous sommes revenus à notre point de départ en décrivant un signe que l’on pourrait répéter à l’infini.
En l’exprimant comme une liste d’indications, nous avons l’ébauche d’une manœuvre à laquelle nous pouvons donner un nom ou un numéro.
Il nous est possible de créer des séquences complexes, de dessiner sur le manège une histoire, une aventure, un message !

Ce n’est pas exceptionnel . Bien des apprentissages nécessitent la mise en place de routines, depuis l’acrobatie aérienne au patinage artistique, en passant par la plupart des sports de combat ! Un petit exercice permet de se souvenir de l’emplacement des repères et de la séquence. Chacune et chacun peut ainsi dresser son « écurie mentale ».

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